Thursday, May 18, 2017

Culturel : Le petit musée de la Récade

   Toujours au Centre Arts et Culture se trouve un petit bijou de musée , le seul au monde consacré à ce symbole de pouvoir qu'est la Récade. Ce "Petit Musée de la Récade" inauguré le 1er décembre 2015 expose des sceptres royaux, ayant appartenu aux anciens rois du Dahomey (royaume du sud Bénin entre le XVIIème et le XIXème siècle). 
   Ces récades furent emportées hors des contrées béninoises sous l’ère coloniale. C’est grâce à la générosité du galeriste Robert Vallois et de ses partenaires du centre culturel qu’elles ont été récupérées et rapatriées au Bénin. 


   Le "lion" : On plaçait ce genre de sculpture devant les palais et même les maisons. Elles existent toujours au Bénin, mais de bois elles sont passées au béton. Ce lion, symbole de Glélé, père de Béhanzin, est en bois plaqué de feuilles de métal. Glélé disait : "Nul ne peut soulever un champs labouré". Avant d'être roi c'est un griot riche en expressions allégoriques.
   Le conservateur Marius Bâjide Dakpogan nous a fort bien accueilli. J'avoue qu'il était un peu.... beaucoup ... speed, mais tellement intéressant. Il est à la fois historien, plasticien, comédien ! En effet, il a pris son rôle 'très' à coeur 😀

   « L’histoire est faite de telle manière que tous nos rois ont une Récade. Dans le cas du Danxomè, il y en a quatorze au moins. Mais la vie s’est arrangée pour qu'elles se retrouvent en Occident. Par la volonté et la passion, messieurs Vallois et Cheska ont décidé d’acheter les Récades, qui appartiennent aux Rois de Danxomè (Bénin) en vente public. Ainsi, nous en sommes arrivés au nombre de trente Récades." a expliqué Dominique Zinkpè. L'acheminement ne s'est pas fait sans difficultés. En novembre 2015 le peintre sculpteur se désolait "Comme vous le savez, nous avons une administration assez forte. La douane qui est une administration très importante n’a pas encore libéré les oeuvres. Et je pense que c’est honteux pour l’Etat béninois. C’est un don pour le Bénin et dans ce cas-là, c’est exonéré de la taxe douanière…» 


    « Comment en est-on venu à dénommer la récade "makpo" (bâton de la rage)? Les sources orales d'Abomey consignées dans l'ouvrage d'Alexandre Adande affirment que lors d'une échauffourée avec des ennemis, les Houegbadjavi (ou Agassouvi) surpris aux champs, durent combattre leurs ennemis en utilisant des manches de houe. Pour célébrer leur victoire et faire connaître leur bravoure à d'autres rivaux, ils transformèrent l'instrument de la bataille en un objet de parade qu'ils prirent l'habitude d'accrocher à l'épaule. Au fil du temps, l'objet subira de nombreuses transformations au point de ne plus évoquer que de façon lointaine l'instrument aratoire qui lui a donné naissance. Pour le fon d'aujourd'hui, une récade est une synthèse de l'humain et de l'animal : elle a une tête, des yeux, une bouche, une gorge mais aussi une crinière. » 


1 & 2 : Ce sont les 2 seules Récades royales zoomorphes connues de ce matériaux, l'ivoire. Elles sont les plus précieuses de l'exposition. La 1ère a été trouvée près du tombeau du roi Glélé en 1892. La ferrure est peut-être un travail occidental. La seconde fut récoltée par un officier supérieur des troupes du colonel Dodd au cours de la conquête du Dahomey en 1892.
3- Achetée aux enchères par le collectif, cette Récade aurait été remise à un gouverneur du Dahomey par le roi Behanzin (1844-1906, règne court mais mythique). A la tête de ses troupes, notamment des guerrières de  sa garde royale (les amazones), il tenta de reprendre les territoires du Dahomey sous influence française. Il avait choisit un symbole héraldique belliqueux : le requin.
4- Les Récades se sont popularisées au fil du temps. Celle-ci non royale est ornée de clous de tapissiers (européens). 
   Elles n'existent pas qu'au Bénin, mais aussi au Congo, Zaire, Burkina. La France a aussi sa Récade sous la forme du Bâton de maréchal !

  «Alexandre Adandé pense qu'il est possible que la récade provienne aussi de l'arme de guerre utilisée sous le règne de Houegbadja (1645-1685), "un bâton légèrement recourbé, à l'une de ses extrémités enflée et garnie d'un anneau de fer". La volonté des artistes de cour de ne pas laisser se perdre les propos de leurs rois, l'obligation qui leur en était peut-être faite, les a conduits à faire de la récade un objet qui parle et livre des messages. Ceux-ci la plupart du temps sont transcrits dans la lame de l'objet tandis qu'il ne perd pas pour autant les constantes de sa forme. Comme pour les autres objets de cour, les dictons retranscrits ici rappellent la force des rois du Danhomè, leur capacité et leur détermination à vaincre leurs ennemis. » 


5 - Cette Récade présente une urne destinée à contenir des éléments magiques pour affirmer le pouvoir du roi.
6 & 7 Récades familiales. Il y a le serpent, symbole de fécondité, fortune, progrès, tout ce qui incarne la femme. Le tonnerre, divinité noire et trapue. Les taches sont des signes de chiromancie. Le chef du couvent sort avec l'emblème du tonnerre quand il présente ses initiés venant de passer un mois au couvent sans sortir, ni se laver. ... Bonjour l'odeur ! 
8 - Tabouret, Kataclé, dessous est inscrit : "La canonnière l'Opale est allée en reconnaissance le 13/2/1893 - Royaume du Danxomé Bénin".
9 - Ce "trône" n'est pas un objet royal. Il fut pris par les anglais en 1897 lors d'une expédition punitive à Bénin city/Edo ville royale du Bénin oggi territoire du Nigéria, suite au massacre d'une Ambassade. 2 chaises ont été retrouvées, une d'un chef, l'autre d'un chirurgien. La chaise a le pouvoir de maitriser les 4 points cardinaux (trous à l'arrière pour voir). Le dignitaire s'y assied et si une force maléfique vient de derrière, comme "il peut voir" il peut faire un "retour à l'envoyeur".


10 - Récade zoomorphe avec le lion symbole de Glélé, récoltée dans le village de Djidja au centre du Bénin. Elle est en bois recouvert de cuivre.
11 - Dans les armoiries du roi Glélé on trouve souvent la représentation d'un oiseau Alatagbogbo, au bec puissant (un toucan ?). Il est considéré comme un génie fabuleux grâce à la force de son bec capable de tout détruire. Le roi se vantait d'être semblable à cet oiseau comme il se comparait au lion et au buffle.

  « Spécifiques aux rois du Danhomè. elles ont d'abord été l'insigne du pouvoir royal et plus rarement de ceux qui le partagent, princes, dignitaires politiques et religieux. On ne pouvait porter une récade que sur autorisation du roi. Ce dernier pouvait se faire représenter par quelqu'un qui portait une récade, authentifiant ainsi un message reçu. Elle représentait ainsi le roi lui-même et des textes de voyageurs confirmés par des témoignages oraux affirment que lorsque le porteur de récade présentait la pièce, on devait manifester alors les mêmes signes de respect que si on était devant la personne physique du roi : on se prosternait et on épandait un peu de poussière sur son corps. » 


   Récades zoomorphes. L'oiseau est souvent utilisé pour les cérémonies de joie mais ce sont parfois mammifères comme le cochon ou le chien.


13 -  Récade du royaume de Danxomé. Quand un prince commet une erreur il doit assumer et passer en jugement. Le Conseil peut décider de son assassinat par une Récade. Ils tapaient sur les points sensibles et quand la personne avait rendu l'âme ils récupéraient son sang.... Beurk !


14 : Couteau de cérémonie en bronze
15 : Récade de guerrière Amazone.
16 : En bois et métal le cochon était l'emblème du roi Houessou Akaba (1685-1708).
17 : Idiophone zoomorphe en métal. Le toucan fut l'emblème du roi Gangnihessou père fondateur du royaume du Danhomé (vers 1600).


"C'est au bout de la vieille corde que l'on tisse la nouvelle " Proverbe béninois.
   Il a été demandé à un collectif d’artistes plasticiens béninois de revisiter cet objet ancestral et de réaliser une collection de Récades contemporaines :
18 - Récade didactique en tek, crée par le conservateur du petit musée.  Il m'a dit "Le caillou ne créait pas la fraicheur dans l'eau"... Comprend qui pourra 😀. Comme Glélé, il aime utiliser les allégories (emploie d'une chose comme signe d'une autre chose) et répéter qu'il est comédien. Le sable représente le fond de l'eau. 
19 - Tête de poupée surmontée de calebasses de Gérard Quenum. Il rappelle le poids de la royauté et des autorités traditionnelles dans l'organisation sociale du Bénin d'aujourd'hui.
20 - Euloge Glélé a placé un téléphone portable sur la "lame" de sa Récade en argile portant à son paroxysme l'idée de transmission d'un message.
21 - Rémi Samuz a réalisé la sienne en bois émaillé de fragments métalliques, dominé par un lion vigoureux prêt à protéger son territoire. Il rend hommage au roi Glélé qui a défendu le royaume des assauts répétés de l'impérialisme européen.
22 - Kossi Aguessy a fait des lignes épurées. Entièrement parée d'or la crosse est gravée de chaque côtés (son nom en hiéroglyphes et le signe Fâ). Il évoque à la fois sa lignée et son destin se situant à la jonction de son identité physique et spirituelle.

  « Aujourd'hui, on peut se procurer une récade sans attendre une autorisation royale. L'objet s'est comme popularisé ; mais on ne le retrouve pleinement utilisé que chez les fon, véritables héritiers de la culture des rois du Danhomè. Elle fait partie aujourd'hui de l'habillement des responsables de groupes de danses traditionnelles et continue de traduire l'appartenance aux sphères du pouvoir traditionnel encore représenté par des princes qui perpétuent le passé. » 
                Centre Arts et Culture, Bogomey, Cotonou 5/05/2017

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